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L’acier chinois devient plus vert

par Peter Peverelli pour Chinasquare, le 3 novembre 2025

La Chine est l’un des plus grands producteurs d’acier au monde et, comme ce secteur est un gros émetteur de pollution, ce leadership pèse lourd dans l’engagement du pays à réduire ses émissions de CO₂. Plusieurs géants chinois opérant à l’international s’efforcent d’abaisser leur empreinte carbone — chez eux, dans leurs usines à l’étranger et avec des partenaires internationaux. Cet article présente quatre d’entre eux.

 

Hebei Iron & Steel

 

Halle industrielle de HBIS – photo site HBIS
Halle industrielle de HBIS – photo site HBIS

En juillet, Hebei Iron & Steel (HBIS) a conclu avec un client italien un contrat portant sur 10 000 tonnes d’« acier bas carbone ». Produite dans un haut-fourneau « à base d’hydrogène » de sa filiale Zhangxuan Technology, située à Zhangjiakou (province du Hebei), cette qualité d’acier affiche une empreinte carbone inférieure de 50 % à celle de produits classiques. L’usine est l’un des premiers exemples en Chine d’une production d’acier à grande échelle utilisant l’hydrogène. Elle peut par ailleurs basculer vers de « l’hydrogène vert » entièrement issu d’énergies renouvelables.

Ce contrat témoigne de la reconnaissance croissante des produits chinois bas carbone en Europe et illustre la manière dont les producteurs anticipent la future taxe européenne sur le carbone aux frontières, le Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM). Pour l’heure, il s’agit néanmoins de projets pilotes modestes, dont la taille reste anecdotique face à la production annuelle colossale d’acier chinois.

L’exportation n’est qu’un volet du déploiement mondial de l’acier bas carbone chinois. Le pays construit également des aciéries décarbonées à l’étranger, propose des services techniques et investit dans l’extraction de minerai de fer et les infrastructures de chaîne d’approvisionnement.

Ce pivot s’inscrit dans un contexte de durcissement des règles climatiques et de nouvelles barrières commerciales. Le CBAM imposera dès 2026 une taxation carbone sur les importations d’acier. Parallèlement, le marché national du carbone chinois s’est étendu cette année, exposant les producteurs locaux à des coûts réglementaires.

Ces règles accentuent la pression sur les aciéries nationales, déjà contraintes par des quotas de production et une politique de « non-extension de capacité ». Sans réduction crédible des émissions, l’accès aux marchés d’exportation se restreindra. Dans le même temps, la demande mondiale d’acier évolue de manière déséquilibrée : croissance au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Inde, compensée par un affaiblissement ailleurs.

Face à ce défi, les pionniers chinois de l’acier bas carbone avancent sur deux fronts. À domicile, ils investissent dans des technologies de réduction des émissions. Hors frontières, ils cherchent des sites riches en ressources nécessaires à une production décarbonée.

Une telle approche offre une alternative au charbon tout en rendant la production plus compétitive. De nombreuses régions d’accueil — du Moyen-Orient à l’Afrique en passant par l’Asie centrale — présentent également un environnement géopolitique et commercial plus favorable.

 

Baowu

China Baowu, premier producteur mondial d’acier, expérimente des méthodes bas carbone en Chine et à l’étranger.

En décembre 2023, sa filiale Baosteel a lancé l’une des premières usines industrielles chinoises de réduction directe du minerai de fer (DRI) à l’hydrogène, située à Zhanjiang (Guangdong).

Le DRI repose sur des gaz à base d’hydrogène et de monoxyde de carbone – y compris des gaz industriels recyclés – pour réduire le minerai à l’état solide, sans fusion. On obtient ainsi un fer poreux et concentré, idéal pour une transformation en acier par four à arc électrique (EAF). Ces fours fonctionnent à l’électricité et peuvent utiliser du fer réduit et de la ferraille.

Contrairement à la fonte issue des hauts-fourneaux, dépendante du coke de charbon et fortement émettrice, le DRI permet d’abaisser les émissions en utilisant gaz naturel, gaz de cokerie ou hydrogène. Sur gaz fossile, la réduction peut atteindre 50 à 60 % de CO₂ par rapport aux hauts-fourneaux classiques.

La flexibilité des sources de gaz accompagne la transition graduelle vers l’hydrogène vert et l’objectif d’un acier quasi neutre.

L’usine de Zhanjiang utilise actuellement un gaz de cokerie raffiné contenant plus de 60 % d’hydrogène, une option rentable en Chine où le gaz naturel reste rare. Une fois que l’hydrogène vert sera disponible à grande échelle, il pourrait remplacer entièrement les gaz fossiles et permettre une réduction quasi totale des émissions.

En juin, l’usine DRI de Zhanjiang a été couplée à un EAF. Ensemble, le procédé DRI-EAF réduit les émissions jusqu’à 60 % par rapport aux haut-fourneaux classiques.

À l’étranger, Baowu adapte son modèle aux marchés et à la disponibilité énergétique des pays hôtes. En mai 2023, il a signé une coentreprise avec le géant saoudien Aramco pour produire des tôles lourdes dans le royaume. Comme Zhanjiang, la future usine utilisera la chaîne DRI-EAF. L’investissement est estimé à 2 milliards de dollars et la capacité annuelle atteindra 1,5 million de tonnes.

Contrairement à Zhanjiang, alimentée au gaz de cokerie, le projet saoudien fonctionnera au gaz naturel local. Les deux usines partagent toutefois le même procédé.

 

Shougang

Un autre groupe d’État, Shougang, étend progressivement sa stratégie bas carbone au-delà des frontières.

En 2023, sa filiale a livré en Algérie un four à arc électrique d’une capacité de 2,5 millions de tonnes par an pour l’aciérie du turc Tosyali — un deuxième projet pour ce client, donnant à Shougang une grande expérience technique avant même d’exploiter ses propres EAF en Chine.

L’année suivante, Shougang a annoncé la construction d’un EAF à Tangshan (Hebei), d’une capacité de 1,3 million de tonnes, qui remplacera un ancien convertisseur à oxygène. Mise en service prévue en 2026.

Cette décision reflète des changements domestiques : politiques nationales pro-décarbonisation et demande croissante de constructeurs comme BMW pour de l’acier bas carbone.

À la mi-2025, Shougang est passé à l’étape suivante : construire en amont des chaînes d’approvisionnement. Il bâtit désormais une aciérie bas carbone dans la région de Jambyl, au Kazakhstan, d’une capacité annuelle de 3 millions de tonnes, fondée sur le couple DRI-EAF.

La présence locale d’un minerai de haute qualité constitue un atout majeur, nécessaire au procédé DRI-EAF. Ces capacités permettent de répondre au marché local tout en produisant minerai concentré ou DRI pour alimenter les futures usines bas carbone en Chine.

L’enchaînement Algérie–Tangshan–Kazakhstan illustre l’apprentissage circulaire de Shougang : expertise technique à l’étranger, mise en œuvre nationale, puis intégration locale de ressources dans des pays partenaires.

 

Jinnan Iron & Steel

Située dans le Shanxi, Jinnan Iron & Steel explore des stratégies de réduction d’émissions fondées sur l’utilisation continue des hauts-fourneaux existants. L’entreprise teste l’injection d’hydrogène dans ses fours, en partenariat avec le Central Iron & Steel Research Institute. Cette méthode ne supprime pas totalement la combustion du coke, mais la réduit, abaissant l’intensité carbone.

Un tel procédé compte fortement en Chine, où la majorité de l’acier est encore produite dans des hauts-fourneaux impossibles à fermer du jour au lendemain, pour des raisons économiques, fiscales et sociales. L’injection d’hydrogène permet une réduction de 20 à 30 % — inférieure au potentiel de 60 à 90 % du procédé DRI-EAF, mais plus rapide et moins coûteuse à déployer. Elle est donc considérée comme une mesure transitoire.

Simultanément, Jinnan poursuit une stratégie totalement différente à l’étranger. En 2024, elle s’est associée au brésilien Vale pour investir plus de 600 millions USD dans une usine de concentration de minerai de fer au port de Sohar, à Oman. Alimentée par du minerai brésilien, elle produira dès 2027 12,6 millions de tonnes de concentré par an, destiné principalement à la fabrication de pellets et briquettes adaptés au DRI-EAF. Ce projet complète le plan de Vale de créer un réseau de hubs de « briquettes vertes » au Moyen-Orient.

Le contraste illustre la logique d’adaptation : essais rapides en Chine pour verdir les installations existantes, et, à Oman, intégration dans les chaînes émergentes mondiales de l’acier bas carbone.

 

Nécessité et stratégie

L’envergure cumulée de ces projets bas carbone reste minuscule face à la capacité au charbon et aux plus d’un milliard de tonnes d’acier produit chaque année en Chine. Malgré des objectifs politiques, la part du procédé EAF — clé de la décarbonation — stagne autour de 10 %, tandis que les surcapacités dans les hauts-fourneaux persistent. En somme, ces efforts restent des gouttes d’eau dans un océan.

Les trajectoires de Baowu, Shougang et Jinnan montrent toutefois que la décarbonation de l’acier chinois déborde désormais des frontières nationales. Chaque groupe expérimente chez lui, puis transpose ses méthodes dans des pays où ressources, financement et demande en permettent la montée en puissance.

Cette double voie reflète une logique de contrainte et d’opportunité. Les limites domestiques — rareté du gaz, plafonds de capacité — imposent des tests à petite échelle. Ailleurs, des gisements de gaz ou de minerai ouvrent des perspectives industrielles beaucoup plus larges.

Pour ces entreprises, investir à l’étranger ne se résume donc plus à sécuriser matières premières et clients, mais à s’insérer dans l’architecture mondiale naissante de l’acier bas carbone.

Reste la question cruciale : ces projets peuvent-ils être viables sur les plans économique et climatique ? La production à l’hydrogène et les procédés DRI-EAF coûtent cher, et la demande pour un acier « vert » premium demeure incertaine. Le gouvernement chinois a néanmoins publié des directives pour des investissements extérieurs plus écologiques, incitant les entreprises à se conformer aux normes internationales.

Cela implique de transformer les principes en pratiques : transparence dans les bilans carbone, financement conditionné à des réductions mesurables, et partenariats alignant technologies chinoises et ressources du pays hôte. En resserrant le lien entre politique intérieure et projets extérieurs, la Chine limite le risque d’être accusée de délocaliser son empreinte carbone — tout en renforçant sa position dans la transition mondiale vers un acier bas carbone.

 

Source: Dialogue Earth 14/10/2025

 

URL de l'article:  https://www.chinasquare.be/chinas-staal-wordt-groener/