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Une rencontre avec Patrick Nijs, ancien ambassadeur devenu permaculteur

par Elsiabeth Martens, le 1 octobre 2026

Dans la salle de concert de la Bibliothèque royale, l’équipe de « Lava Revue » a invité Patrick Nijs, ancien ambassadeur de Belgique à Pékin. Il a témoigné de son expérience de la Chine et a donné son avis sur les relations possibles entre la Chine et l’Europe. Il était interrogé par David Pestieau, vice-président du Parti de la gauche européenne.

 

Patrick Nijs a commencé par le commencement : il est né à Kinshasa, dans le Congo belge, au sein d’une famille de diplomates. Il a passé son enfance sur les terres rouges du Congo, où il a développé un lien privilégié avec la nature. Durant ses études secondaires, il a découvert le Daodejing (Tao Te King), attribué à Laozi (Lao Tseu), ce qui l’a conforté dans son attachement à la terre. « Le Dao suit la nature », dit Laozi ; de même, les êtres humains font partie de la nature et doivent rechercher l’harmonie avec elle plutôt que chercher à la conquérir ou à l’exploiter. Ce fut pour lui le déclic qui l’orienta vers l’Orient et ses sagesses.

Puis, durant ses études universitaires, c’est le Petit Livre rouge de Mao Zedong (Mao Tsé-toung) qui l’a marqué. Il a vu dans la mise en œuvre des idées de Mao le chaînon qui, selon lui, manquait au taoïsme : comment traduire certains de ses principes à l’échelle macroéconomique, dans un pays aussi vaste qu’un continent et qui comptait encore, en 1949, parmi les pays les plus pauvres du monde.

Comme il le dit lui-même, avec un petit sourire qui en dit long : « Le taoïsme enseigne l’harmonie avec la nature et avec les autres, mais il n’apporte pas de solutions concrètes au développement social et économique ; le PCC comble cette lacune. Taoïsme et maoïsme se sont réunis en un chemin commun sur lequel la Chine avance à pas de géant, avec assurance et tranquillité. »

Après avoir occupé diverses fonctions diplomatiques, notamment à Osaka, Shanghai et Hong Kong, puis celle d’ambassadeur de Belgique à Pékin de 2009 à 2013, Patrick Nijs avait derrière lui une carrière diplomatique bien remplie. En 2013, il a décidé de prendre une retraite anticipée. Il a choisi de rester vivre en Chine, un pays qui le fascine depuis longtemps et pour lequel il ressent un réel attachement.

Il a alors acquis un terrain inculte à Dongchuan, dans la province du Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine. La couleur rouge de la terre lui rappelait son enfance au Congo. Il est devenu paysan. Depuis toujours attiré par l’écologie, il s’est spontanément tourné vers une agriculture sans pesticides ni engrais chimiques, puis vers la permaculture.

Pour subvenir aux besoins de son projet, baptisé « Kabissa », et le développer, il troque régulièrement son chapeau de paille contre un costume-cravate et retrouve son activité de conseiller en affaires internationales : depuis 2013, Patrick Nijs conseille des entreprises, des institutions et des organisations actives notamment dans l’industrie, les médias, le divertissement, l’enseignement et les relations économiques entre l’Europe et la Chine.

Patrick Nijs est donc particulièrement bien placé pour parler des relations entre l’Europe et la Chine. Il constate un net ralentissement des relations économiques et politiques au cours de la dernière décennie. Alors que, du début des années 2000 jusqu’au début des années 2010, les partenariats se multipliaient dans de nombreux domaines, les relations entre l’Union européenne et la Chine sont progressivement devenues plus difficiles et davantage marquées par les différends commerciaux.

L’année 2013 correspond au début du premier mandat de Xi Jinping élu comme président de la République populaire de Chine par le système intitutionnel, après son accession au poste de secrétaire général du PCC en novembre 2012. Parmi les grandes priorités affichées sous sa direction figurent notamment la lutte contre la corruption, la réduction de la pauvreté et des inégalités, ainsi que la protection de l’environnement.

Les deux premeirs mandtas n'ont pas suffi à réaliser ces trois missions, c'est pourquoi Xi Jinping exerce actuellement un troisième mandat à la tête de l’État. Celui-ci a été rendu possible par la révision constitutionnelle de 2018, qui a supprimé la limitation à deux mandats consécutifs pour la présidence et la vice-présidence de la République.

La lutte contre la corruption se poursuit, tout comme les politiques destinées à consolider les résultats, déjà extraordinaires, obtenus en matière de lutte contre la pauvreté. Quant au troisième grand chantier évoqué par Patrick Nijs, celui de la restauration de l’environnement, il a été largement engagé, mais est loin d’être achevé. Depuis 2013, la protection écologique occupe une place croissante dans la gouvernance chinoise, notamment à travers les plans quinquennaux et les décisions du Comité central du PCC.

La Chine occupe aujourd’hui une place de premier plan dans plusieurs technologies vertes — éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques, batteries — et a considérablement développé ses politiques de protection des écosystèmes grâce à de nouvelles législations. Elle s’est fixé pour objectifs d’atteindre son pic d’émissions de CO₂ avant 2030 et la neutralité carbone avant 2060. Cependant, elle demeure le premier émetteur mondial de CO₂ en valeur absolue et reste fortement dépendante du charbon. Les efforts réalisés en matière d’écologie ont produit des résultats tangibles et visibles, mais le chantier n'est pas terminé.

Pourquoi, dès lors, les relations avec l’Europe se sont-elles dégradées ? On pourrait penser qu’au vu des transformations réalisées, l’Europe aurait pu multiplier les coopérations plutôt que prendre ses distances.

Pour Patrick Nijs, une partie de l’explication réside dans la méfiance croissante qui s’est installée en Europe à l’égard de la direction prise par la Chine sous Xi Jinping. Il estime que certains leaders d’opinion européens ont contribué à installer un climat de suspicion et de critique à l’égard de la Chine : pouvoir qualifié de dictatorial, surveillance généralisée, accusations de captation des technologies et des savoir-faire, pertes d’emplois liées au rôle de la Chine comme « usine du monde », accusations de dumping, etc. Selon lui, ce China-bashing a contribué à détériorer les relations et à décourager certains entrepreneurs européens.

Aujourd’hui, constate-t-il avec regret, le vocabulaire du partenariat, des coentreprises et de la coopération bilatérale a largement cédé la place à celui des tensions et des conflits commerciaux. C’est une évolution qu’il cherche à combattre, notamment à travers l’European Union China Joint Innovation Center, qu’il a cofondé.

L’ancien ambassadeur déplore ce qu’il considère comme une connaissance insuffisante, chez des responsables et des leaders d’opinion européens, du fonctionnement de la Chine. Pour lui, la gouvernance chinoise fait preuve d’une grande efficacité, ce que démontrent les transformations réalisées au cours des dernières décennies.

Il a suivi de près les « Deux Sessions » chinoises — les réunions annuelles de l’Assemblée populaire nationale (APN) et de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC) — ainsi que l’élaboration du 15e Plan quinquennal.

Les plans quinquennaux permettent de fixer les grandes orientations du développement économique et social à moyen terme, d’orienter les investissements publics et de définir des priorités dans de nombreux secteurs, notamment l’industrie, l’énergie, les infrastructures, les sciences et les nouvelles technologies. Dans l’économie chinoise, l’État conserve par ailleurs une influence importante à travers ses parts majoritaires dans les entreprises publiques et le système financier.

Les « Deux Sessions » désignent les sessions annuelles de l’APN et de la CCPPC, elles ne se limitent pas au niveau central ; elles ont également lieu aux niveaux provincial, municipal et des districts c'est-à-dire que des assemblées populaires et des comités de la CCPPC existent également aux différents échelons territoriaux ceci dans le but de récolter les avis jusuq'à la base et de les faire remonter vers le central.

La CCPPC est un organe de consultation politique qui rassemble des représentants du PCC, des autres partis officiellement reconnus, des personnalités sans affiliation partisane, des organisations populaires ainsi que des représentants de différents groupes ethniques et religieux, et secteurs de la société. Cette assemblée ne vote pas les lois : cette fonction appartient à l’Assemblée populaire nationale (APN). En revanche, la CCPPC recueille les opinions de la population, identifie les problèmes des citoyens et formule des propositions concrètes pour les résoudre. En menant ces consultations, elle participe aux délibérations sur les affaires de l’État en faisant remonter les avis. Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans l’expression des citoyens et la dénonciation de problèmes locaux, même s’ils sont parallèlement soumis à un système de contrôle et de modération.

La participation politique en Chine ne se limite donc pas aux seuls membres du PCC : l’Assemblée populaire nationale, la CCPPC, les huit autres partis politiques officiellement reconnus, les organisations de masse et différentes structures locales participent également au système institutionnel. Le poids du PCC demeure néanmoins prépondérant. À la fin de 2025, le PCC comptait près de 101,3 millions de membres, soit environ 7 % de la population chinoise. L’importance numérique de cette organisation témoigne de sa place considérable dans la société chinoise.

Par ailleurs, selon l’Edelman Trust Barometer 2026, 86 % des personnes interrogées en Chine déclarent faire confiance au gouvernement « pour faire ce qui est juste », contre 42 % en Allemagne, 39 % aux États-Unis, 36 % au Royaume-Uni et 30 % en France.

Patrick Nijs considère que le système chinois de démocratie consultative est beaucoup plus complexe et plus efficace que ne l’imaginent de nombreux Européens, qui, selon lui, tendent à assimiler trop rapidement le système politique chinois à une dictature sans chercher à comprendre le fonctionnement concret de ses institutions.

Le déficit commercial de l’Union européenne dans ses échanges de marchandises avec la Chine avoisinait un milliard d’euros par jour en 2025. D’où la question posée par Patrick Nijs : n’est-il pas temps pour l’Europe de revoir la nature de ses relations avec la Chine ?

Xi Jinping a lancé l’initiative des nouvelles Routes de la soie (Belt and Road Initiative) en 2013 afin de développer les infrastructures, les échanges et les partenariats internationaux, notamment avec des pays européens. Plusieurs États européens ont conclu différents accords ou mémorandums dans le cadre de cette initiative. L’Italie est devenue, en 2019, le premier et seul pays du G7 à signer un mémorandum d’entente sur la BRI, avant d’annoncer son retrait en 2023.

Pourquoi, demande Patrick Nijs, ne pas chercher aujourd’hui à rétablir une confiance mutuelle ?

Patrick Nijs insiste également sur l’importance des transferts de technologies dans les domaines où les entreprises chinoises disposent désormais d’un savoir-faire avancé, notamment dans certaines technologies vertes.

Il se souvient d’une époque — dans les années 1990 et au début des années 2000 — où des ingénieurs et délégations chinois venaient en Europe pour observer nos savoir-faire, qu’il s’agisse de l’agriculture, des infrastructures, des systèmes de soins et de santé ou d’autres secteurs. La Chine a intégré nombre de ces connaissances tout en développant ses propres technologies.

Ne serait-il pas intéressant, demande-t-il, de mettre à notre tour notre orgueil de côté et d’aller en Chine observer et apprendre certains de ces nouveaux savoir-faire ? « Nous aurions beaucoup à y gagner », conclut-il.

S’il souhaite donc relancer la piste des partenariats entre la Chine et l’Europe, Patrick Nijs se montre beaucoup plus pessimiste lorsqu’il aborde la situation de l’agriculture chinoise. Selon lui, certaines terres arables ont été tellement sollicitées et exposées à un usage intensif de pesticides et d’engrais chimiques que leurs sols se sont considérablement dégradés. « Il serait très difficile de leur redonner vie », dit-il sur un ton désabusé.

Il rappelle qu’en 2005, Xi Jinping, alors secrétaire du Parti communiste chinois pour la province du Zhejiang, s’est rendu à Anji, une localité verdoyante située dans cette province, à proximité de Hangzhou. C’est à l’occasion de cette visite qu’il a formulé le principe devenu célèbre selon lequel « les eaux limpides et les montagnes verdoyantes sont aussi précieuses que des montagnes d’or et d’argent ».

Selon Patrick Nijs, cette formule de Xi Jinping ne devait pas être comprise comme un simple slogan, mais comme l’expression d’un engagement politique qui allait progressivement occuper une place importante dans la gouvernance chinoise et dans le développement du concept de « civilisation écologique ». Il établit également un lien entre ce concept et la tradition taoïste chinoise et considère que cette réflexion revêt aujourd’hui une portée qui dépasse les frontières de la Chine.

Dans les campagnes, Patrick Nijs dit avoir pu observer les effets de la politique de revitalisation rurale qui, associée au concept de civilisation écologique, a profondément influencé la vie des populations locales. Il constate que les gouvernements locaux sont très réactifs aux orientations du pouvoir central, même si leurs responsables éprouvent parfois des difficultés à traduire concrètement ces politiques sur le terrain.

Selon son expérience dans le Yunnan, les autorités locales ont notamment pris conscience des effets de l’utilisation excessive de films plastiques de paillage, d’engrais chimiques et de pesticides par les agriculteurs. Ces pratiques, développées notamment pour augmenter les rendements et contribuer à garantir la sécurité alimentaire, peuvent à long terme dégrader les sols et compromettre leur fertilité.

Pour y remédier, raconte-t-il, des responsables locaux ont commencé à se rendre de maison en maison afin d’expliquer aux agriculteurs l’importance de la protection des sols et de les convaincre, progressivement, d’adopter des pratiques plus durables.

« Le gouvernement central a clairement reconnu l’importance du développement durable, mais les gouvernements locaux étaient confrontés à un dilemme : ils ne voulaient pas que les agriculteurs retombent dans la pauvreté, mais ne disposaient pas de voies clairement définies pour passer à un modèle durable », explique Patrick Nijs.

Il a parfois suggéré aux responsables locaux de faire intervenir des experts extérieurs afin qu’ils travaillent directement avec les agriculteurs pour accompagner cette transformation. Mais cela est plus facile à dire qu’à faire. L’un des sujets fréquemment abordés par Nijs avec les responsables locaux concerne précisément cette tension : comment garantir une alimentation suffisante, des revenus décents et de bonnes conditions de vie à la population tout en s’attaquant aux conséquences environnementales du développement agricole ?

Une interrogation qui dépasse largement le cas chinois : nombre d’agriculteurs européens sont eux aussi confrontés à la difficile conciliation entre viabilité économique, exigences environnementales et transformation des pratiques agricoles. Reste à savoir dans quelle mesure ce questionnement trouve un écho auprès des responsables politiques européens.

 

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