L’Europe ne comprend toujours pas la politique climatique de la Chine

par Ng Sauw Tjhoi et Frank Willems, le 5 août 2026

Quiconque suit le débat climatique en Europe entend sans cesse le même discours : « L’Europe sacrifie son industrie pour le climat, tandis que la Chine, sous couvert de transition écologique, renforce avant tout sa puissance économique. » Le quotidien De Standaard reprend également ce raisonnement dans sa tribune intitulée « Nous sommes parmi les meilleurs en matière de climat, mais nous voilà aujourd’hui confrontés aux incendies de forêt et aux profits de la Chine. » Or, cette analyse se heurte de plus en plus aux faits. Voici le commentaire que Ng Sauw Tjhoi et Frank Willems ont adressé à la rédaction de De Standaard.

 

Centrale solaire offshore dans la province du Shandong Photo Zhou Guangxue/Xinhua
Centrale solaire offshore dans la province du Shandong Photo Zhou Guangxue/Xinhua

L'article dans De Standaard cite le professeur Wim Schoutens, qui affirme que « la révolution verte chinoise sert avant tout à renforcer sa propre puissance industrielle » et que, pour Pékin, la décarbonation n'est pas le véritable objectif ; il s'agit uniquement de diversifier les sources d'énergie. Cela semble plausible, jusqu'à ce qu'on prenne connaissance du nouveau plan quinquennal chinois pour le développement industriel vert.

Ce plan oblige avant tout l'industrie à  créer davantage de valeur économique en consommant beaucoup moins d'énergie. D'ici 2030, la consommation d'énergie par euro de production industrielle devra avoir diminué de plus de dix pour cent. Cela ne signifie pas un ralentissement de la croissance, mais plutôt des usines plus efficaces, des coûts énergétiques réduits et une productivité accrue. La politique climatique devient ainsi un levier de modernisation industrielle.

Mais ce n'est pas tout. La Chine introduit cinq cents normes industrielles nouvelles ou modifiées qui définissent comment les usines doivent produire plus efficacement sur le plan énergétique, utiliser les matières premières plus efficacement, réduire leurs émissions et adopter plus rapidement les nouvelles technologies. Il ne s'agit pas de règles administratives, mais de normes techniques qui ont un impact direct sur les processus de production de l'industrie.

De plus, ce plan accélère le déploiement d'énergie décarbonée sous forme d'hydrogène vert dans les secteurs de la sidérurgie, de la chimie et des transports. Il développe un système national de recyclage des batteries de véhicules électriques et favorise la construction de nouveaux centres de données dédiés à l'intelligence artificielle dans des provinces comme la Mongolie-Intérieure, le Qinghai et le Gansu, où l'énergie éolienne et solaire est abondante. Ainsi, la croissance exponentielle de l'intelligence artificielle est directement liée à un accès à une électricité renouvelable et abordable.

Ces mesures émanent-elles d'un gouvernement qui ne prend pas la décarbonation au sérieux ? Ou bien s'agit-il d'un gouvernement qui utilise sa politique climatique pour rendre son industrie simultanément plus efficace, innovante et compétitive ?

C’est précisément là que réside l’angle mort du débat européen. L’Europe considère encore trop souvent la politique climatique comme une politique à part entière, opposée à la politique industrielle. La Chine, quant à elle, la considère comme une forme de politique industrielle.

Selon le professeur Schoutens, le manque d'intérêt réel pour la décarbonation est également manifeste dans le fait que la Chine continue de construire des centrales à charbon. Certes, la Chine continue de construire des centrales à charbon, mais il ne faut pas se fier à une simple observation ponctuelle. Au cours du dernier trimestre, la part du charbon dans l'approvisionnement énergétique est tombée sous la barre des 50 %, tandis que celle des énergies renouvelables a atteint 40 %, d'après les chiffres les plus récents de l'Administration nationale de l'énergie (NEA) chinoise. C'est la première fois que la part du charbon dans la production d'électricité chinoise passe sous la barre des 50 % sur une période de six mois. Pourquoi le débat européen continue-t-il de se concentrer presque exclusivement sur la production de charbon en Chine ?

La Chine possède actuellement plus de 2,3 térawatts de capacité installée d'énergies renouvelables, de loin la plus importante au monde. Premier producteur mondial de panneaux solaires, d'éoliennes, de batteries et de véhicules électriques, elle domine une part importante de la chaîne de valeur mondiale de la transition énergétique. La question n'est donc pas de savoir combien de centrales à charbon la Chine construit encore aujourd'hui, mais plutôt quelle direction prend son système énergétique. Le nouveau plan quinquennal ne laisse aucun doute à ce sujet. Les centrales à charbon sophistiquées actuellement en construction doivent, dès que possible, servir exclusivement de système de secours pour le réseau électrique alimenté par les énergies vertes.

Plus problématique encore est l'affirmation selon laquelle l'Europe paie le prix économique de la politique climatique, tandis que la Chine en profite. « Le capitalisme d'État chinois écrase l'industrie européenne », selon l'auteur de l'article. Cela inverse complètement la cause et l'effet.

La Chine ne tire aucun profit du Pacte vert européen. Elle bénéficie en revanche de vingt années de politique industrielle cohérente. Tandis que l'Europe a laissé disparaître ses capacités de production stratégiques, s'est enlisée dans des réglementations et des systèmes d'échange de quotas d'émission dont les plus grands émetteurs ont profité sans pour autant innover véritablement, et est devenue de plus en plus dépendante des technologies importées, la Chine a investi sans relâche dans la recherche, les réseaux à haute tension, les pôles industriels, la production de batteries, les matières premières critiques et les industries manufacturières de pointe. L'Europe a principalement stimulé la demande. La Chine, quant à elle, a développé l'offre.

Cela explique pourquoi les entreprises chinoises donnent aujourd'hui le ton au niveau mondial dans les domaines des panneaux solaires, des batteries, des véhicules électriques, du stockage d'énergie et dans un nombre croissant de secteurs de haute technologie. Non pas parce que la Chine exploite la transition climatique, mais parce qu'elle a très tôt compris que la transition énergétique engendrerait simultanément une nouvelle révolution industrielle.

Plusieurs personnes interrogées dans  De Standaard reconnaissent à juste titre  que la politique climatique doit être bien plus étroitement liée à la politique économique. La Chine s'y emploie depuis des années. L'hydrogène n'y est pas un simple caprice écologique, mais une politique industrielle. Le recyclage des batteries est simultanément intégré à la politique des matières premières. Les usines vertes ne sont pas un projet idéologique, mais un instrument pour accroître la productivité, réduire les coûts énergétiques et renforcer la compétitivité à l'exportation. La politique climatique n'est pas un frein à l'économie, mais un moteur de développement économique.

Cela explique peut-être aussi pourquoi l’expression « capitalisme d’État » refait surface chaque fois que la Chine connaît un succès économique. C’est une étiquette facile, mais une analyse superficielle.

La question n'est donc pas de savoir si la Chine possède des éléments capitalistes – c'est indéniable. La question est de savoir quelle logique guide en définitive son économie : les profits à court terme des grandes entreprises ou le bien-être à long terme de la communauté ? Dans la plupart des économies occidentales, le marché détermine largement l'orientation de l'État. En Chine, c'est l'État qui détermine largement l'orientation du marché. Cette différence fondamentale disparaît derrière l'étiquette de « capitalisme d'État », qui relève davantage d'un cadre politique que d'une description fidèle de la réalité économique chinoise.

 

URL de l'article en neerlandais :

https://www-chinasquare-be.translate.goog/europa-begrijpt-chinas-klimaatbeleid-nog-altijd-niet/?_x_tr_sl=nl&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=wapp