Quand l’intelligence artificielle se met au service du vivant
par Elisabeth Martens avec l’assistance de ChatGPT, le 10 septembre 2026
En Occident, lorsque l’intelligence artificielle fait son apparition, nous posons volontiers la question : « Que va-t-elle détruire ? » En Chine, on semble plus souvent se demander : « Qu’est-ce qu’on peut en faire ? »

Bien sûr, cette opposition est caricaturale. Les Chinois ne sont pas tous des technophiles béats, pas plus que les Occidentaux ne seraient collectivement hostiles au progrès.
Mais les enquêtes internationales montrent bel et bien un écart important. Dans une étude menée dans 47 pays, 69 % des personnes interrogées en Chine estimaient que les avantages de l’intelligence artificielle dépassaient ses risques, contre 35 % aux États-Unis.
Pourquoi une telle différence ? Peut-être simplement parce que, pour beaucoup de Chinois, l’IA n’est déjà plus quelque chose qui appartient au futur. Elle est entrée dans leur quotidien.
Quand l’IA descend dans la rue
Des taxis autonomes circulent dans plusieurs villes. Des robots apportent les repas dans certains restaurants et hôtels. Des assistants médicaux numériques répondent à des questions élémentaires avant une consultation. Des applications cartographiques proposent un restaurant en fonction des habitudes de l’utilisateur. Des plateformes commerciales comparent des produits ou répondent directement à des demandes formulées en langage courant.
Ce n’est probablement pas un hasard : depuis plusieurs années, la politique chinoise en matière d’intelligence artificielle insiste sur son application à l’économie réelle.
Ce choix a encore été renforcé en 2025 et 2026 avec la stratégie « IA+ », qui cherche à intégrer l’intelligence artificielle à l’industrie, à l’énergie, aux transports, à l’agriculture, aux services publics mais aussi à la protection de l’environnement.

Interaction entre intelligence artificielle et énergie
En avril 2026, la Commission nationale du développement et de la réforme, l’Administration nationale de l’énergie, le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’information et l’Administration nationale des données ont publié ensemble un plan spécifiquement consacré à l’interaction entre intelligence artificielle et énergie.
Son objectif est explicite : utiliser l’IA pour améliorer le fonctionnement du système énergétique tout en développant une alimentation électrique plus propre pour les infrastructures numériques.
L’Administration nationale de l’énergie avait déjà demandé en 2025 que l’intelligence artificielle soit utilisée pour la gestion des réseaux électriques, le stockage, les véhicules électriques, les centrales renouvelables, les micro-réseaux et les systèmes énergétiques intégrés.
C’est là que le sujet devient particulièrement intéressant pour nous. Car l’IA chinoise ne sert pas seulement à fabriquer des vidéos ou à vendre des chaussures. Elle commence aussi à observer les animaux, écouter les forêts, prévoir les besoins en électricité, gérer l’énergie solaire ou surveiller la qualité des écosystèmes.
Quand l’IA apprend à suivre le Soleil et le vent
Plus un pays installe d’éoliennes et de panneaux solaires, plus il rencontre une difficulté bien connue : le Soleil et le vent ne se préoccupent guère de savoir quand nous voulons allumer notre cuisinière, notre ordinateur ou notre chauffage.
La production renouvelable varie sans cesse. Il faut donc anticiper.
Combien d’électricité solaire sera produite dans une heure ? Que donnera le vent demain matin ? Faut-il stocker maintenant une partie de l’électricité disponible ? Faut-il au contraire solliciter une batterie ? Comment répartir l’électricité entre plusieurs régions ?
Ce sont précisément des problèmes dans lesquels l’intelligence artificielle peut se montrer particulièrement efficace, parce qu’elle peut analyser simultanément une quantité considérable de données : météo, consommation, production photovoltaïque, état des batteries, disponibilité des lignes électriques, besoins des industries, etc.
Une technologie du lien
La Chine veut donc appliquer l’IA à la prévision de la production renouvelable, à la coordination entre production, réseau, stockage et consommation — ce que les ingénieurs chinois appellent souvent le système « source-réseau-charge-stockage » — ainsi qu’aux centrales virtuelles et aux réseaux intelligents.
Nous retrouvons ici quelque chose que j’ai souvent décrit à propos de l’écologie chinoise. Il ne s’agit pas tellement d’isoler un élément et de chercher à le rendre parfaitement performant. Il faut faire fonctionner l’ensemble.
Le panneau solaire, la batterie, la voiture électrique, la ligne à haute tension, la météo, l’usine et l’utilisateur deviennent les éléments d’un même système en interaction.
L’intelligence artificielle devient alors moins une « intelligence » au sens humain du terme qu’un outil permettant de gérer les relations entre des milliers, voire des millions d’éléments.
Autrement dit : une technologie du lien.
Des pandas reconnus par leur visage
Comment savoir combien de pandas vivent réellement dans une immense forêt montagneuse lorsque les animaux passent leur vie à éviter les êtres humains ?
Dans la zone de Tangjiahe, les chercheurs ont développé une sorte de reconnaissance faciale des pandas sauvages.Les pièges photographiques produisent des milliers d’images. L’IA compare alors la forme du visage, le contour des yeux, le museau et d’autres caractéristiques afin de distinguer les individus.
En 2025, le système de Tangjiahe, combiné aux analyses ADN des excréments, a permis d’identifier 44 pandas géants distincts et de mieux déterminer leurs zones de déplacement.
Dans d’autres secteurs du parc national, plus de 1 500 caméras infrarouges et une vingtaine de drones participent à un système de surveillance qui associe données terrestres, aériennes et satellitaires.
L’objectif n’est évidemment pas de surveiller les pandas pour savoir s’ils se comportent correctement. Il s’agit de comprendre leurs déplacements, leurs habitats, les connexions entre populations et les modifications de leur environnement afin d’adapter les mesures de protection.
Voilà une utilisation de la reconnaissance faciale dont on parle assez peu lorsque nous débattons de l’intelligence artificielle.

Écouter les animaux plutôt que les déranger
Mais tous les animaux ne sont pas aussi faciles à photographier qu’un panda. Certains vivent la nuit. D’autres restent cachés dans les arbres. D’autres encore peuvent être présents sans jamais apparaître devant une caméra. Alors on les écoute.
À Guangzhou, les autorités environnementales ont mis en place en 2025 un réseau de surveillance de la biodiversité reposant sur l’intelligence artificielle, des caméras infrarouges et la reconnaissance acoustique.
Trente sites représentatifs ont été suivis, avec 90 points de caméra infrarouge et 20 stations d’enregistrement acoustique, couvrant des forêts, des zones humides, des terres agricoles et des milieux urbains.
Un micro installé dans une forêt peut enregistrer pendant des semaines. Pour un biologiste, écouter ensuite des milliers d’heures de chants d’oiseaux, de cris d’amphibiens et de bruissements divers serait pratiquement impossible. L’IA peut effectuer un premier tri. Elle reconnaît certaines signatures acoustiques et signale la présence probable d’une espèce. Le biologiste intervient ensuite pour vérifier.
La machine ne remplace donc pas nécessairement le naturaliste. Elle lui évite surtout de passer six mois à écouter des grillons.
L’IA plonge aussi dans le Yangtsé
À Wuhan, c’est sous l’eau que les machines tendent l’oreille.
L’Institut d’hydrobiologie de l’Académie chinoise des sciences a présenté en mai 2026 un système combinant acoustique sous-marine, images prises depuis les airs et depuis la surface de l’eau, et reconnaissance par intelligence artificielle. Le dispositif sert à suivre la biodiversité aquatique du bassin du Yangtsé.
Là encore, l’intérêt est évident. Une caméra ne peut pas surveiller facilement un fleuve immense et turbide. Mais un animal aquatique peut produire un signal sonore ou apparaître furtivement sur une image. L’intelligence artificielle croise alors plusieurs types d’informations qui, isolément, seraient insuffisants.
C’est une tendance de plus en plus importante dans la recherche écologique : observer un écosystème non pas avec un seul instrument mais en combinant satellites, drones, caméras, microphones, capteurs et bases de données biologiques.
La machine rassemble les morceaux. L’écologue leur donne du sens.

Une forêt tropicale observée depuis le ciel, les arbres et le sol
Dans le parc national de la forêt tropicale de Hainan, des chercheurs expérimentent également une surveillance dite « espace-air-sol ».
Les satellites observent les transformations du couvert forestier. Les drones examinent certaines zones plus précisément. Des capteurs installés au sol enregistrent température, humidité, mouvements d’animaux et autres paramètres. L’intelligence artificielle permet ensuite de rapprocher ces différentes informations.
Une étude publiée en 2025 décrit ainsi un système associant télédétection, réseaux de capteurs et apprentissage profond pour suivre simultanément la biodiversité, les paramètres environnementaux et certains impacts des activités humaines.
On voit ici apparaître une sorte de système nerveux numérique de la forêt. L’expression est évidemment métaphorique, mais elle me semble assez juste.
Des milliers de capteurs recueillent des signaux dispersés ; ceux-ci sont envoyés vers un système capable de détecter une modification inhabituelle. Ce n’est plus simplement la forêt que l’on regarde. C’est sa dynamique que l’on tente de percevoir.
Prévenir plutôt que constater
C’est probablement là que se trouve l’un des changements les plus importants apportés par l’intelligence artificielle à la protection de l’environnement.
Pendant longtemps, les politiques environnementales ont surtout fonctionné après coup. On constatait qu’une rivière était polluée. On découvrait qu’une population animale avait diminué. On observait qu’une zone humide s’était dégradée. Puis on cherchait la cause.
L’ambition actuelle est de passer progressivement de cette logique de constat à une logique de prévision et d’alerte.
La Chine a inscrit ce principe dans sa politique nationale de protection de la biodiversité : développer l’usage combiné de la télédétection satellitaire, des drones, du cloud, de l’Internet des objets et de l’intelligence artificielle afin d’améliorer la surveillance et de construire des modèles de prévision et d’alerte.
À Xiamen, un projet soutenu par l’Administration nationale des données rassemble déjà plus d’une vingtaine de jeux de données portant sur les espèces, les habitats, le climat, les activités humaines et l’environnement afin de construire une plateforme de surveillance intelligente de la biodiversité.
L’ensemble représente environ 1,2 million d’enregistrements et plus d’un pétaoctet de données. L’objectif annoncé est précisément de passer d’une protection essentiellement réactive à une alerte plus précoce.
Et même prévenir une rencontre avec un ours
Les usages deviennent parfois très concrets.
Dans la région de Shennongjia, un projet développé avec l’Union internationale pour la conservation de la nature prévoit d’utiliser des caméras équipées d’intelligence artificielle pour reconnaître automatiquement les ours noirs.
Lorsqu’un animal s’approche d’une zone habitée, le système pourra envoyer une alerte par téléphone aux habitants. L’objectif n’est donc plus seulement de protéger l’animal contre l’humain. Il s’agit également de réduire les conflits entre l’humain et l’animal.
C’est une nuance importante. Protéger la biodiversité ne consiste pas à enfermer la nature dans une gigantesque réserve dont l’être humain serait exclu. Les êtres humains vivent dans les écosystèmes, les ours aussi. Il faut donc trouver des moyens de permettre leur coexistence.
L’intelligence artificielle peut parfois servir de médiateur.
« Sheng tai » : une technologie dans l’écosystème ?
Cela me ramène à une question que j’avais abordée il y a quelques années à propos du mot chinois traduit par « écologie »: Shengtai, 生态, littéralement "attitude vis-à-vis du vivant" .
J’avais alors insisté sur cette manière chinoise de penser moins les choses isolément que leurs transformations et leurs relations, une "pensée organique". Il serait évidemment abusif de prétendre que les ingénieurs chinois développent l’intelligence artificielle parce qu’ils auraient lu Laozi avant de programmer leurs algorithmes (bien que...). Mais on peut au moins constater une étonnante convergence.
Dans les applications que nous venons de voir, l’IA n’est presque jamais seule. Elle est insérée dans un réseau :
satellite – drone – forêt – animal – gardien – base de données ;
ou :
soleil – panneau photovoltaïque – batterie – réseau – consommateur ;
ou encore :
fleuve – microphone – poisson – ordinateur – biologiste.
L’intelligence ne se trouve peut-être pas tant dans l’objet que dans la coordination des relations. Voilà qui nous rapproche de la pensée de l’écosystème, des mises en relation.
Une IA verte... mais pas immatérielle
Il serait toutefois absurde de transformer l’intelligence artificielle en nouvelle héroïne de la transition écologique. En effet, l’IA consomme elle-même énormément de ressources. Les centres de données ont besoin d’électricité. Ils doivent être refroidis. Ils utilisent de l’eau, des métaux, des semi-conducteurs et des infrastructures considérables.
Plus les modèles deviennent puissants, plus la question de leur consommation énergétique devient incontournable.
La Chine en est parfaitement consciente. En septembre 2026, les autorités ont publié un programme pour la période 2026-2030 visant précisément à renforcer la convergence entre transition numérique et transition verte.
Il prévoit notamment des centres de calcul plus économes en énergie, le développement du refroidissement liquide, la récupération de chaleur, les puces à faible consommation, le suivi en temps réel de l’efficacité énergétique ainsi que l’usage de l’IA elle-même pour optimiser le fonctionnement des centres informatiques.
Le paradoxe est amusant : on utilise l’intelligence artificielle pour réduire la consommation énergétique de l’intelligence artificielle.
Une récursivité technologique qui est aussi une question de fond : une technologie n’est jamais « verte » par elle-même. Tout dépend de la manière dont elle est produite, alimentée et utilisée.

Et les dangers ?
Ils existent évidemment.
Des salariés chinois ont déjà contesté devant les tribunaux leur remplacement par des outils d’intelligence artificielle.
Les autorités s’inquiètent également de la désinformation, des fraudes, des cyberattaques, des accidents provoqués par certains systèmes automatisés et, plus largement, d’une éventuelle « perte de contrôle ».
Il existe également une question propre à toute société fortement numérisée : qui possède les données ? Qui décide de leur utilisation ? Et qui contrôle ceux qui contrôlent ?
La Chine n’échappe certainement pas à ces interrogations. L’enthousiasme technologique n’est donc pas synonyme d’absence de prudence.
En juillet 2025, la Chine a d’ailleurs proposé dans son plan international de gouvernance de l’IA de développer une « IA durable », de créer des normes concernant la consommation d’énergie et d’eau des systèmes numériques et d’encourager l’usage de l’intelligence artificielle dans la lutte contre le changement climatique et la protection de la biodiversité.
Le problème n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut être pour ou contre l’intelligence artificielle. Cette question me paraît presque aussi étrange, ou absurde, que de demander si nous sommes pour ou contre l’électricité.
La peur ou l’usage ?
Revenons alors à notre question de départ.
Pourquoi les Chinois semblent-ils moins effrayés que les Occidentaux par l’intelligence artificielle ?
La journaliste Vivian Wang avance une explication intéressante. La Chine a vécu en quelques décennies une transformation d’une rapidité extraordinaire. Une personne née dans un village sans téléphone a pu voir apparaître successivement l’électricité généralisée, la télévision, les trains à grande vitesse, les smartphones, le paiement mobile, les véhicules électriques, les drones de livraison et maintenant l’intelligence artificielle.
Le changement technologique n’y appartient pas aux livres d’histoire. Il fait partie de la biographie d’une génération.
Cela ne veut pas dire que chaque innovation constitue un progrès. Mais cela contribue sans doute à expliquer pourquoi la nouveauté technologique y est souvent accueillie d’abord comme une possibilité plutôt que comme une menace.
Une différence qui en dit long
En Occident, notre débat sur l’intelligence artificielle commence très souvent par une question ontologique :
« Qu’est-ce que cette intelligence ? » Est-elle réellement intelligente ? Peut-elle devenir consciente ? Va-t-elle dépasser l’humain ? Va-t-elle finir par nous remplacer ?
En Chine, la question paraît souvent plus pragmatique :
« Comment peut-on s’en servir ? » Pour réduire l’attente à l’hôpital ? Pour prévoir la production d’un parc photovoltaïque ? Pour reconnaître un panda ?Pour écouter les oiseaux d’une forêt ? Pour suivre les poissons du Yangtsé ?Pour prévenir un village de l’arrivée d’un ours ?
On retrouve peut-être ici cette vieille différence que j’évoquais déjà à propos de la pensée chinoise : moins s’attarder sur le « pourquoi ultime » des choses que sur leur « comment », leur fonctionnement et leurs relations.
L’intelligence artificielle reste un outil. Un outil extrêmement puissant, certainement. Dangereux dans certaines mains, probablement. Énergivore, sans aucun doute.
Mais capable aussi de faire entendre à un ordinateur le cri presque imperceptible d’un animal dans une forêt tropicale, de reconnaître un panda qui passe furtivement devant une caméra ou de prévoir quelques heures à l’avance combien d’électricité produiront des milliers d’éoliennes.
Alors où sont les « catastrophistes » chinois de l’intelligence artificielle ?
Ils existent certainement.
Mais pour l’instant, tandis qu’une partie de l’Occident se demande encore si la machine finira par remplacer l’être humain, la Chine semble surtout occupée à lui chercher du travail.
Et, parmi les tâches qu’elle lui confie, certaines consistent tout simplement à mieux observer et protéger le vivant.

























